Derrière le développement des monnaies numériques des banques centrales, une bataille géopolitique

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L'émergence du bitcoin et des cryptomonnaies pousse les banques centrales à réfléchir à émettre leur propre devise numérique. Et la Chine a pris les devants avec le lancement de son yuan numérique. BFM Business revient sur les enjeux que soulève l’émergence de ces monnaies de banque centrale avec Xavier Lavayssière, chercheur spécialiste des cryptomonnaies et des questions de régulation touchant à la blockchain.

Aujourd’hui, et jusqu’à preuve d’une remise en cause d’un certain nombre de lois physiques, vous ne pouvez pas envoyer des billets de banque papiers ou des pièces d’euros à l’autre bout du monde en quelques minutes. Le système bitcoin a montré que ce fantasme était techniquement possible en proposant une sorte de cash numérique, à savoir un fort degré d'anonymat et une transmission instantanée sans intermédiaire.

Les banques centrales veulent aussi s'emparer de cette innovation technologique en créant leur propre devise numérique. Même si les projets et les objectifs seront différents, c'est l'idée commune à toutes les expérimentations, allant de la Chine aux États-Unis et en passant par l’Union Européenne.

"L’apparition du bitcoin, une façon électronique de faire du cash, a clairement chatouillé les banques centrales", résume Xavier Lavayssière, chercheur spécialiste des cryptomonnaies et des questions de régulation touchant à la blockchain.

Existe-t-il déjà une monnaie numérique de banque centrale?

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Actuellement, la seule monnaie numérique de banque centrale (ou MNBC) qui a concrètement commencé à être utilisée à grande échelle, c’est le yuan numérique. Et selon les chiffres cités le 29 octobre dernier par un haut responsable de la Banque centrale chinoise, plus de 140 millions de portefeuilles étaient ouverts à cette date, pour un total de 62 milliards de yuans, soit l’équivalent de 9,7 milliards de dollars échangés, cinq mois après son lancement. Une pénétration de marché très rapide poussée par le pouvoir central. Alors que les projets européens et américains n'en sont encore qu'au stade d'expérimentation.

"C'est évident que la Chine a envie de prendre plus de place dans l'économie mondiale, d'établir un réseau de pays partenaires", souligne Xavier Lavayssière.

Le déploiement rapide du yuan numérique sur son territoire coïncide avec la purge de l'industrie du minage de bitcoin et des cryptomonnaies en général ces derniers mois, le pouvoir chinois y voyant autant de concurrents à son pouvoir de centralisation et à sa monnaie numérique.

Le yuan numérique, une arme géopolitique?

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Une fois au point sur son territoire, la volonté du gouvernement chinois est bien d’exporter son yuan numérique pour concurrencer le dollar à long terme avec son infrastructure financière. La Chine veut clairement proposer une sorte de bitcoin, la décentralisation en moins évidemment.

L'avance chinoise dans ce domaine va obliger Américains et Européens à proposer une infrastructure financière pour empêcher le yuan numérique de gagner trop de terrain.

"Si demain, toutes les monnaies sont programmables et pas l'euro, il va perdre en compétitivité. Il faut que l'euro adopte cette programmabilité", souligne Claire Balva, directrice blockchain et cryptomonnaies chez KPMG.

Car les possibilités offertes par une monnaie programmable sont quasiment infinies, aussi bien en termes de contrôle que de liberté et peut s'avérer être une arme géopolitique majeure.

Quelle place pour la vie privée?

"Quand on parle des monnaies numériques de banque centrale, on parle forcément de la vie privée", insiste Xavier Lavayssière.

Dans la consultation publique sur l’euro numérique menée par la Banque centrale européenne, les résultats ont montré que la protection de la vie privée était la première préoccupation du panel de 8.200 personnes interrogées.

Offrir un équivalent numérique du cash pose nécessairement la question de la vie privée. Si demain, le cash était amené à entièrement se numériser, il serait techniquement plus facile de tracer les moindres de nos faits et gestes. La Chine s’affiche comme étant sensible à cet argument et propose des niveaux d’anonymat pour son yuan numérique, même si évidemment, son déploiement fournira un moyen supplémentaire pour accroître le contrôle sur ses citoyens.

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Une monnaie numérique, mais sous quelle forme?

Mais sur quelles technologies vont s'appuyer ces monnaies numériques? Les premières données montrent que les Chinois ont opté pour un système ne reposant pas forcément sur de la technologie blockchain mais avec des possibilités d'avoir recours à des contrats intelligents (smart contracts), des protocoles informatiques permettant une plus grande programmabilité de la monnaie. Localement, le projet chinois est clair: fournir à sa population un moyen de paiement efficace et entièrement traçable. Reste à savoir quelles garanties apporteront les autorités chinoises, notamment vis-à-vis de l'anonymat, pour le rendre attractif aux investisseurs étrangers.

Pour le moment, vue la prédominance du dollar au niveau mondial, les États-Unis tolèrent ce qu'on appelle des "stable coins", des blockchains dont le jeton est adossé à une monnaie fiat (dollar, euro, yuan). Et en Europe? L'expérimentation semble aussi s'orienter vers un stable coin officiel, adossé donc à l'euro.

Les différentes monnaies numériques se construiront aussi en fonction du positionnement des différents acteurs au niveau mondial. Avec l'émergence du bitcoin et de l'écosystème des cryptomonnaies, la monnaie n'est plus simplement un sujet politique, mais aussi technologique. Reste à savoir quel cadre légal permettra de concilier technologies, liberté et vie privée.